Lorsque le 20 juillet 1912, lIllustrated London News titre 30.000 vies, 4.000 tonnes, le scandale du Putumayo ne fait quapparaître un peu plus au grand jour. LAngleterre sait quelle est liée à Julio Cesar Arenas dont les méthodes de collecte du caoutchouc riment avec esclavage et extermination des Indiens. Quoiquen toile de fond se profilait la délimitation de la frontière entre la Colombie et le Pérou, la campagne de presse dénonçant ces méthodes courantes pendant lère du caoutchouc fut certainement fondatrice dautres campagnes qui, jusquà maintenant, défendent les Indiens.
Arenas est un pionnier du caoutchouc péruvien puisque dès 1886 il contrôle déjà de vastes espaces alentour du Rio Madeira. Homme daffaire avisé, cultivé et discret, il découvre le Rio Putumayo (qui deviendra ainsi une des rares zones caoutchoutière du nord de lAmazone) et en fait son nouveau territoire dont le rendement est bien plus intéressant puisque proche des zones de commercialisation de lOr Noir. Cet espace revendiqué par la Colombie et le Pérou fait lobjet de tractation et en 1906, sous légide du Pape Pie X, un modus vivendi est trouvé et ces terres deviennent, de facto, celles dArana. En 1907 Arana sassocie à la City londonienne pour constituer la Peruvian Rubber Company alors que, sur le terrain, la production est encadrée par des sujets britanniques venus des Barbades. Le système de rémunération de ces noirs est des plus néfastes car il dépend de la production quils obtiennent des Indiens réduits en lesclavage...
Dès 1903, le sous-Préfet de la région péruvienne de lAmazona dénonce, au travers darticles parus dans la presse de Lima, les atrocités du Putumayo. Bientôt relayé par El Comercio en 1906 et par dautres en 1907, le lecteur péruvien sait que lesclavage des Indiens est la règle sur les bords du Putumayo comme, dailleurs, sur ceux du Madre de Dios. Un Indien à Iquitos vers 1905-1910 se vendait entre 20 et 40 livres sterling pièce. À tel point que, en 1906, le Ministère des Travaux Publics fait un rapport sur laffaire. Sur le plan international, lAméricain Handenburg publie un article dans la revue anglaise Truth et les britaniques envoit leur Consul, Roger Casement, en poste à Rio de Janeiro pour y mener une enquête bientôt relayée par une autre mené par le Parlement de Grande-Bretagne devant laquelle déposera Arana. Les conclusions de Casement sont terrifiantes : sur les 40.000 natifs (witotos, boras, omaguas...) qui vivaient sur ces territoires, il en reste moins de 10.000 en 1910. Soit 7 morts par tonnes de caoutchouc extraite puisque la production fut estimée à 4.000 tonnes.
Au Pérou, à lépoque du Président Leguia, Arana reçoit lappui du pouvoir. Il faut préciser quArana mettait à disposition du Pérou plus de 500 hommes armés pour le cas où la Colombie viendrait à rompre le modus vivendi de 1906. Les péruviens vont jusquà croire quHandenburg est un agent colombien ou que, pour le moins, cette campagne de presse vise à affaiblir leur image dont le différent territorial est alors dans les mains dune commission internationale darbitrage. Ils ne comprennent pas êtres ainsi attaqués pour ce qui se passe sur le Putumayo puisquil en est de même ailleurs.
Quoiquil en soit, en 1911, la Lloyds retire tout crédit à la Peruvian Company et, en septembre de la même année, commence la liquidation de lentreprise. Arana maintint toujours son innocence, ne fut jamais inquiété par les autorités péruviennes et mourut dans son lit, en 1952, à lâge de 90 ans. Entre temps, la fièvre du caoutchouc était retombée et la frontière entre la Colombie et la Pérou étaient fixée en 1928 sur le Putumayo.
Cette juste et vigoureuse campagne de presse ne fut sans doute pas la seule cause de larrêt de cette honteuse exploitation des Indiens du Putumayo puisque la liquidation de la compagnie dArana coïncide avec la chute massive des cours du caoutchouc, mais elle eut le mérite dêtre pionnière dautres campagnes de défense des Indiens.
Philippe HERRIAU pour lExpédition Carishina, Quito, février 2002.
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Sources :
--- GHEEBRANT, Alain, L'Amazone, un géant blessé, Paris, 1988..
--- PENNANO. G, La economia del caucho, Lima, 1988.
--- SAN ROMAN J., Perfiles historicos de la Amazonia peruana, Iquitos, 1994.
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