On désigne par chamanisme l´ensemble des pratiques magiques comportant un état de transe. D´abord observé en Sibérie (d´où provient le terme toungouse "chaman"), la notion fut étendue à d´autres peuples d´Asie centrale et aux amérindiens. Le chamanisme est caractérisé par une relation complexe entre un groupe tribal et des hommes sorcier-guérisseurs auxquels sont attribués des pouvoirs surnaturels de divination, de malédiction ou de soin.
LES HALLUCINÉS DE L´ARRIÈRE-MONDE.
La divination chamanique est présentée comme une vision du monde des esprits, c´est-à-dire comme la révélation des formes véritables du réel auxquelles n´ont pas accès les non-initiés, enfermés dans l´illusion du monde sensoriel. L´accès à cet au-delà est offert par la consommation de substances hallucinogènes dont les chamans d´Amazonie ont une connaissance étendue : les Shuars d´Équateur, par exemple, utilisent un hallucinogène très fort (le "datura arborea") pour les cérémonies d´initiation et un hallucinogène moins puissant, plus facilement contrôlable, pour les pratiques chamaniques régulières : la racine de "banisteriopsis" appelée "ayahuasca" en Équateur et au Pérou, "yagé" en Colombie et "caapi" au Brésil. (Harner, 1972).
Mais l´accès à cet arrière-monde n´est pas suffisant pour devenir chaman. Il est nécessaire d´acquérir un pouvoir actif sur les esprits de l´au-delà et pas seulement d´en être le spectateur passif (ce qui est le cas de la plupart des indiens car de nombreuses tribus, comme les Marubo que nous rencontrerons, font un usage festif et collectif régulier d´ayahuasca). Ce pouvoir s´obtient par cooptation ; il faut et il suffit de trouver un maître-initiateur qui accepte, au prix d´une tractation financière, de céder une partie de ses esprits familiers. L`aisance d`accès à cette initiation explique qu´un homme sur quatre soit chaman dans l´ethnie Shuar. Seul souci de l´apprenti : le choix du maître. Il décide en effet de l´orientation des pouvoirs acquis : vers la sorcellerie ou la guérison.
MALADIE ET ENSORCELLEMENT.
La notion de maladie conserve, dans l´univers amérindien, une relation étroite avec les croyances chamaniques. Schématiquement, deux origines sont données au mal : la sorcellerie et les causes "naturelles". Ces dernières englobent les "maladies de l´homme blanc" (épidémie de rougeole, de grippe, de coqueluche, etc.), certaines douleurs attribuées au surmenage et la violation de tabous alimentaires. (Brunelli, 1987). La maladie surnaturelle provient quant à elle d´entités de l´arrière monde (esprits maléfiques ou vengeurs, tel le muisak des Jivaros, qui n´est autre que le fantôme revanchard d´un guerrier assassiné) ou d´hommes et de femmes capables de manipuler les forces de l´au-delà : les chamans sorciers. Le sorcier, contrairement au guérisseur, est incapable de réfréner son désir de tuer : emporté par la soif de destruction des esprits avec lesquels il s´est lié, il répandra maladies et accidents sur ses ennemis et concurrents.
L´efficacité des sorciers est réelle : des cas de mort par envoûtement sont attestés et les indiens revendiquent avec assurance le caractère infaillible de la sorcellerie. Il semble que l´explication soit donnée par les mécanismes psychophysiologiques de la suggestion : la victime de l´envoûtement, placée dans un état de terreur amplifié par un entourage qui partage les mêmes croyances, sécrète de l´adrénaline et de la noradrénaline, excitateurs nerveux et musculaires qui modifient le système sympathique. Ce dérèglement entraîne une diminution du volume sanguin et de la tension artérielle provoquant des dégâts circulatoires. La terreur s´accompagne par ailleurs d`un dérèglement de l´acidité gastrique, entraînant un refus de boisson et de nourriture, qui provoque déshydratation et état de faiblesse. Ces troubles conjugués sont susceptibles d´entraîner la mort, sans que l´autopsie puisse déceler de lésion. (Lévi-strauss, 1949). Il semble que la sorcellerie chamanique se développe autour d´un principe ironique : "Croire en la superstition porte malheur."
L´EFFET DE GUÉRISON.
Les notions de suggestion et d´effet, placebo ont été découvertes par l´École de Nancy (Liebault, Bernheim, Coué) au début du XXième siècle. Il s´agit, en utilisant le système de croyance du malade, de frapper son imagination d´une manière suffisante pour provoquer la disparition de la douleur et des symptômes associés. Le malade ingère des produits sans principe actif, mais qui lui ont été présentés par des guérisseurs reconnus (médecins, pharmaciens, etc.) comme des remèdes aux effets puissants, et il arrive à guérir dans les cas suivants : dans 70 % des cas pour les maux de têtes, 58 % pour les troubles digestifs, 40 % pour les douleurs post-opératoires... On cite à ce sujet le cas récent d´un homme admis en service de réanimation pour un coma causé par l´absorption de deux boîtes de placebo. C´est qu´encore aujourd´hui, la médecine officielle chasse sans le dire sur les terres de la magie... Elle s´appuie beaucoup sur la croyance, à l´image de la religion : il faut croire pour guérir." (Lemoine, 1996).
L´efficacité du guérisseur s´appuie aussi bien sur son pouvoir de suggestion que sur sa connaissance de la pharmacopée. Le guérisseur est en effet la contrepartie nécessaire du sorcier dans le système de croyance chamanique : il défait ce que le sorcier avait fait, utilisant lors de la transe ses esprits contre ceux de l´ensorceleur, afin d´extirper du corps du malade le mal dont il souffre. (Harner souligne à propos des Jivaros que la complémentarité sorcier-guérisseur est telle qu´elle se transforme parfois en entreprise financière : le sorcier ensorcelle un homme que le guérisseur soigne contre rétribution et les deux acolytes se partagent les bénéfices !). L´histoire suivante, recueillie par Claude Levi-Strauss, met en évidence les rouages du mécanisme de guérison chamanique : "Le nommé Quesalid ne croyait pas au pouvoir des chamans ; poussé par la curiosité de découvrir leurs supercheries, et par le désir de les démasquer, il se mit à les fréquenter jusqu´à ce que l´un d'eux lui offrît de l´introduire dans leur groupe, où il serait initié et deviendrait rapidement l´un des leurs. Quesalid ne se fit pas prier, et son récit décrit, dans le détail, quelles furent ses premières leçons : étrange mélange de pantomime, de prestidigitation et de connaissances empiriques, ou l´on trouve mêlés, l´art de feindre, l´évanouissement, la simulation de crises nerveuses, l´apprentissage de chants magiques, la technique pour se faire vomir, des notions assez précises d´obstétrique, l´emploi de "rêveurs" c´est-à-dire d´espions chargés d´écouter les conversations privées et de rapporter secrètement au chaman des éléments d´information sur l´origine et les symptômes des maux soufferts par tel ou tel, et surtout l´ars magna de certaine école chamanique de la côte nord-ouest du Pacifique, c´est-à-dire l´usage d´une petite touffe de duvet que le praticien dissimule dans un coin de sa bouche pour l´expectorer toute ensanglantée au moment opportun, après s´être mordu la langue ou avoir fait sourdre le sang de ses gencives, et la présenter solennellement au malade et à l´assistance, comme le corps pathologique expulsé a la suite de ses succions et manipulations. Confirmé dans ses pires soupçons, Quesalid voulut poursuivre l´enquête : mais il n´était déjà plus libre, son stage chez les chamans commençait a être connu au dehors. Et c´est ainsi qu´un jour, il fut convoqué par la famille d´un malade qui avait rêvé de lui comme de son sauveur. Ce premier traitement fut un éclatant succès. Mais bien que connu, dès ce moment, comme "un grand chaman", Quesalid ne perd pas son esprit critique ; il interprète son succès pour des raisons psychologiques, "parce que le malade croyait fermement dans le rêve qu´il avait eu a mon sujet." (Levi-Strauss, 1949). L´ironie de l´histoire, c´est que Quesalid, face à ses succès médicaux éclatants et à sa réputation grandissante, finit par se persuader qu´il détenait de véritables pouvoirs surnaturels...
Une connaissance étendue de la pharmacopée accompagne cette théâtralisation médicale, montrant que le chamanisme ne se réduit pas à une "manipulation des esprits" mais intervient aussi sur le corps. Ainsi, les indiens Kayapo du Brésil connaissent-ils 250 types de dysenterie avec autant de traitement adaptés ; ils usent avec précision 98% des végétaux qui les entourent, ce qui fait l´admiration des pharmaciens et botanistes qui les ont rencontrés. Contraceptifs, analgésiques, anti-diarrhétiques, poisons et contrepoisons recueillis dans la forêt sont aussi employés. Rappelons à ce sujet que 74% des 119 molécules actives utilisées par la médecine curative scientifique sont tirées de plantes...
Si l´univers chamanique des amérindiens demande à être abordé avec toute la prudence critique requise pour éviter une interprétation mystique illusoire, il n´en demeure pas moins une source d´étonnement capable, comme le soulignent les ethnopsychiatres, de remettre en question notre propre approche de la médecine, et une source d´apprentissage : les indiens accumulent des connaissances botaniques depuis des siècles. Et même si la médecine occidentale tend à s´imposer universellement, cette culture de l´esprit et du corps qu´est le chamanisme mérite d´être envisagée avec le plus grand sérieux.
Yann LE DORNER pour l'Expédition Carishina, Quito.
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Sources :
--- BRUNELLI, Gilio, Des esprits aux microbes, santé et société en transformation chez les Zoró de l´Amazonie Brésilienne, Montréal, 1987.
--- HARNER, Michael.J., Les Jivaros, New York, 1972.
--- LEMOINE, Patrick, Le mystère du placebo, Paris, 1996.
--- LEVI-STRAUSS, Claude, Le Sorcier et sa magie, 1949, in "Anthropologie structurale", Paris, 1958.
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