Jusquà nos jours, le caoutchouc fut la seule activité qui embrassa quasiment lensemble de lAmazonie. Née dune soudaine demande venant des pays industrialisés et financés par largent de la City de Londres, sa croissance pendant une quarantaine dannée fut aussi spectaculaire que sa fin.
Hormis des villes telles que Manaus, Santarèm ou Iquitos, il ne reste presque aucune trace visible de cette activité, mais lon considère que lère du caoutchouc changea définitivement lAmazonie du point de vue de sa population.
LE CAOUTCHOUC AVANT ET PENDANT LE "BOOM".
Depuis lexpulsion des jésuites (seconde partie du XVIII siècle), la forêt nest lobjet que de peu dintérêt de la part des occidentaux même si quelques commerçants ou colons la parcourt à la recherche dépices (clou de girofle, poivre...) ou de plantes médicinales (notamment la salsepareille utile pour soigner la syphilis).
Assez tôt, on sait que les indiens utilisent une substance élastique naturelle (balles de jeu, étanchéité...) à propos de laquelle Charles Marie de La Condamine, de retour dAmérique latine, fera une communication en 1745 devant lAcadémie Royale de Paris. Il a ramené une boule de latex que les Indiens dAmazonie extrayaient du cao-otchu, le bois qui pleure.
Au XIX siècle, lusage croissant de cette substance est rythmé par des inventions suivies dapplications industrielles : en 1823, Mackintosh industrialise le tissu imperméabilisé grâce au caoutchouc ; en 1839, Goodyear invente la galvanisation du caoutchouc ; en 1888 Dunlop invente le pneu à bicyclette et, en 1892, Michelin créé le pneu de voiture démontable.
Pour avoir une idée de ce que fut le boom du caoutchouc, il faut donner quelques chiffres. Par exemple, ceux de Manaus (Brésil) :
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Années
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Production en tonne
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Prix en livres par tonne
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| 1827 |
30 |
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| 1850 |
1.000 |
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| 1870 |
3.000 |
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| 1880 |
12.000 |
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| 1900 |
20.000 |
256 |
| 1910 |
80.000 |
655 |
| 1920 |
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106 |
| 1932 |
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32 |
Le boom est une explosion de la production et des prix suivie de leur effondrement.
Le caoutchouc fut une vague qui amena létranger au plus profond de lAmazonie : on estime le nombre de nordestins brésiliens ayant rejoint la forêt, entre 1850 et 1900, à 300.000. Dès la signature de leur contrat, ils rentraient dans le système de lendettement perpétuel : les concessionnaires, eux-mêmes dépendants de prêts et des maîtres des fleuves, avançaient à louvrier la nourriture et les outils dont il aura besoin pour saigner ses arbres (la seule introduction technique de cette époque, préférée à celle trop destructrice de labattage des arbres) et pour fabriquer des balles de caoutchouc. Celles-ci, dabord ramenées vers les villes, étaient embarquées sur des bateaux qui filaient directement vers lEurope ou les Etats-unis.
Les transporteurs fluviaux et les Grandes Maisons directement financés par Londres senrichissaient fortement.
Le seringueros, lui, presque jamais ne parvenait à rembourser son endettement initial (Voir Tristes tropiques de Caude Lévi-Stauss). Bien au contraire, le surcoût des marchandises lié à leur approvisionnement obligatoire auprès de leurs patrons gonflait le plus souvent leur dettes par ailleurs transmissibles à leur famille ou à leurs pairs en cas de décès ou de fuite.
Quant aux indiens, dépouillés de leurs terres, repoussés et recherchés avidement pour être réduit en esclavage, jamais ils ne furent autant poursuivis aussi loin à lintérieur des terres : la recherche du caoutchouc conduisit à une pénétration-exploration très poussée de la jungle.
Il est vrai que les gouvernements encouragèrent cette appropriation des terres en offrant concessions et primes à linstallation. Les enjeux étaient de deux ordres : la conquête des espaces nationaux et les rentrées fiscales (par exemple, au Brésil, en 1910, les impôts venant du caoutchouc couvraient 40 % de la dette du pays).
LA FIN ET L'APRES "BOOM" DU CAOUTCHOUC
La fin du cycle du caoutchouc amazonien est liée au développement de lhévéa-culture en Asie Britannique (2000 arbres à lhectare contre 6 à 8 en jungle) qui entraina une chute vertigineuse des cours.
En 1912, le caoutchouc dAmazonie est vendu à perte. La même année il détient encore 70 % du marché mondial, mais deux ans plus tard il tombe à 40 % (aujourdhui, deux tiers des caoutchoucs sont dorigine synthétique et encore 40 % des caoutchoucs naturels viennent de récoltes, contre 60 % de lhévéa culture).
Les banques londoniennes, alors, coupent les crédits, les faillites saccumulent et les Européens désertent la forêt et ses villes. Ils laissent derrière eux la masse des colons. Certains restent en forêt dans une situation épouvantable tandis que dautres rejoignent les villes pour y gonfler les bidon-villes. De ceux qui sont resté dans la forêt, le Vicaire Apostolique de lUcayali écrivit, en 1922, quils sont sans argent et quasi sans vêtement. La plu part de leurs enfants ne vont plus à lécole car ils vivent nus. Et Manaus si fier de son tramway, de ses rues pavées, de ses hôpitaux et de ses clubs, ferme son opéra, orgueil et symbole de cette richesse folle qui éclaira durant quelques dizaine dannées lAmazonie.
Cest tout ce monde et celui des richesses excessives de ceux qui tenaient le marché avec lappui des banques anglaises qui disparaissent en quelques années. Le caoutchouc pourtant continua, sporadiquement, à occuper lAmazonie.
En 1927, Henry Ford tente de créer deux immenses domaines dhévéa culture sur le Rio Tapajos mais cela se solde par un échec puisquen dépit de 4 millions darbres plantés, la production ne passera jamais 800 tonnes par an : ils sont victimes dune maladie des feuilles. Ces espèces réintroduites dAsie ne purent se réadapter à leur milieu originel. Ne reste que les ruines de Fordlandia qui fut la seule ville nord-américaine jamais bâtie en Amazonie. On y trouvait un hôpital, des Ford T et lamerican way of live
Durant la seconde guerre mondiale, les plantations dAsie étant entre les mains des Japonais, les nord-américains, avec laccord du gouvernement brésilien, tentent une dernière fois de relancer la production du caoutchouc amazonien. À nouveau, le Nordeste voit partir des hordes de travailleurs vers lAmazonie mais ce sera, encore, un échec : à peine 16.000 tonnes de caoutchouc sont produites en 1944. La paix revenue, le programme sarrête.
Aujourdhui, seul lEtat de lAcre au Brésil est resté une zone caoutchoutière, mais cette activité de petits producteurs na plus rien à voir avec ce que fut lère du caoutchouc et vit de subventions.
Le bois qui pleure fut responsable du seul moment pendant lequel lAmazonie fut au cur de lactivité industrielle. Typiques des économies coloniales extrêmement cycliques, lextraction du caoutchouc changea définitivement le visage de lAmazonie : la plu part de ses régions furent reconnues, jamais les Indiens ne furent autant maltraités et sa population citadine et exogène apparut à ce moment là. Aujourdhui, les villes amazoniennes, (par exemple : Manau, 1.5 million dhabitants, ou Iquitos, 300.000) nauraient jamais existé sans le caoutchouc. Ce fut une étape décisive dans la conquête de la jungle.
Philippe HERRIAU pour lExpédition Carishina, Quito, février 2002.
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Sources :
--- GHEEBRANT, Alain, L'Amazone, un géant blessé, Paris, 1988.
--- LEVI-STRAUSS, Claude, Tristes tropiques, Paris, 1955.
--- PENNANO. G, La economia del caucho, Lima, 1988.
--- SAN ROMAN J., Perfiles historicos de la Amazonia peruana, Iquitos, 1994.
--- Autrement, spécial Amazonie, ouvrage collectif, Paris, 1990.
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