Au cur du département verdoyant du Loreto, après avoir suivi les tourbillons du rio Pastaza, on atteint un lieu vierge de la forêt : le lac Rimachi, anciennement connu sous le nom de lac Rimachuma. Là, une ethnie guerrière, les Candoshi, apparentée aux Jivaros est la gardienne ancestrale de cet immense lac où des îles flottantes forment un labyrinthe de canaux et où des bancs de poissons typiques, dont des piranhas, en font la réserve aquatique la plus fabuleuse de la forêt amazonienne péruvienne.
Le rio Pastaza est un affluent du rio Marañon qui, lui même, se jette dans lAmazone, le père des fleuves sud américains, le plus long, le plus puissant et le plus profond de la planète. Le lac Rimachi est le cur de limmense territoire de la nation Candoshi-Chapra dune étendue de 15.000 Km2, entre 3 et 5 degrés de latitude sud et 76 et 78 degrés de latitude ouest, dans la forêt tropicale humide du piémont andin, forêt qui sétend tout au long de lAmazonie jusquà locéan Atlantique.
Les Candoshi sont établis dans la province péruvienne de lAmazonas, sur les berges des fleuves Huituyacu et Chuhuinda affluents du Pastaza : un endroit marécageux couvert de roseaux où quelques cultures occupent les rares parties hautes au climat chaud et pluvieux. Autour du lac Rimachi, la température est élevée toute lannée et la saison des pluies va davril à octobre. Sur ses berges, il est possible dapercevoir des tapirs, des tortues aquatiques prenant le soleil sur un tronc darbre noyé sous une nuée de papillons et entourés de caïmans à laffût de jeunes hérons.
Depuis 1744, quand la mission de Santo Tomé rapporta leur menace permanente à légard des Andoas, les Candoshi conservent une réputation de guerriers. Au fil des siècles, ils restèrent hostiles aux tribus voisines (Kichuas, Ashuar et Chapras) et développèrent de ce fait une société hermétique aux contacts extérieurs.
Actuellement, une F édération très organisée regroupe les Candoshi du Haut Pastaza afin de défendre leur droit exclusif de pêche sur le lac Rimachi - ou Musa Karusha -, rebaptisé ainsi en 1991 en lhonneur dun guerrier héroïque des temps anciens dont la mémoire est perpétuée dans les foyers jusquà aujourdhui. Selon leurs propres dires, les Candoshi ont été historiquement craints car ils avaient la coutume de couper et de réduire les têtes de leurs ennemis vaincus. Ils croyaient que la bravoure au combat était proportionnelle au nombre de têtes quils avaient coupées. Si, à lintérieur du groupe, tuer est considéré comme un mal parce que cela amène de la souffrance, venger un être cher, que cela soit par assassinat, meurtre au combat ou par sorcellerie, est encore toléré et gardé en haute mémoire durant des ans. Chaque famille reconnaît pour chef le plus ancien de ses membres. A lintérieur dun groupe, ce sont les hommes qui prennent les décisions vitales et chaque communauté est autonome. Ce peuple cultive quotidiennement sa mémoire collective en pratiquant la transmission orale. Ils parlent de manière expressive et forte. Quand il sagit de débats publics, ils crient et gesticulent. Quand il sagit dun thème dintérêt général, chacun sexprime de manière à parvenir à un point de vue partagé. Par exemple, quand des voyageurs sont annoncés, ils doivent recevoir lautorisation du chef (Apu) pour séjourner sur le territoire de la communauté ou pour y mener une quelconque activité. On se souvient de meurtres de visiteurs qui navaient pas reçus cette autorisation. Ils nont pas lhabitude de serrer la main, en revanche ils servent un verre de Masato (boisson à base de yucca fermenté, mastiqué et macéré) en guise de bienvenue. Cest la femme qui sert cette boisson, de même que cest elle qui cultive, récolte, prépare et cuit le yucca dans une marmite recouverte de feuilles de bananier.
Pendant longtemps, - peut-être parce quils avaient des coutumes communes comme lusage de la sarbacane, le parement avec des plumes de toucan ou le mythe du boa Tsunk qui contrôle les turbulences des rivières et des gorges-, les Candoshi et les Jivaros ont été considérés comme faisant partie de la même famille. Aujourdhui, diverses opinions questionnent ce lien.
Est-ce que les Candoshi descendent des Maynas ? Sont-ce les Wampis ou les Ashuars qui en sont les véritables descendants ? Ou bien sont-ce les échanges culturels séculaires qui finirent par les apparenter ? Il ny a pas de réponses définitives quant aux origines des Candoshi. Toutefois, au-delà de ces interrogations, ils sont une des ethnies les plus pures des indiens dAmazonie, ce monde sauvage de peuples qui se mélangent de plus en plus avec la venue des colons et de la civilisation qui corrompent leurs us et coutumes. Leur parler nest pas un dialecte, mais une langue qui a sa propre structure grammaticale dans laquelle les suffixes et les préfixes ont bonne place.
La cosmovision des Candoshi divise leur monde en deux parties : le monde den haut où règne Apanalli et celui den bas où croissent la forêt, les montagnes et leur au-delà, mais aussi les plantes, les animaux, les esprits et les peuples de larc-en-ciel..
Ils ont préservé au cours des siècles, rationnellement mais avec un esprit combatif, les ressources naturelles du lac Rimachi. Mais ces deux milles natifs de la zone de ce lac doivent aujourdhui faire face à une maladie contre laquelle ils ne peuvent rien faire sans aide extérieure.
Aujourdhui, les Candoshi sont en danger de disparition : hépatites B et Delta les déciment et menacent de sétendre aux populations du Haut Pastaza.
Également appelée hépatite noire, cette maladie se contracte essentiellement par les relations sexuelles et par les transfusions sanguines et les contaminés peuvent rester porteurs pendant des années.
Dans la communauté de Puerto Chingana, - une parmi les 28 qui se trouvent autour du lac, cachées dans les bois, à dix minutes par un sentier venant dun embarcadère fait de troncs fichés dans la boue -, on a récemment recensé 15 cas dhépatite B, soit 15 % de la population. Là, la petite Maria de 14 ans, enceinte de 5 mois, est contaminée. Et encore, selon le professeur bilingue (candoshi-espagnol) Alberto Sundi, une jeune native de 9 ans est nubile. Il est fréquent quà lage de 12 ans les jeunes filles soient enceintes et mariées dès lors quelles ont reçu leurs enseignements traditionnels. Cette pratique propre à lhermétique peuple Candoshi est une source permanente de contamination car cela crée une chaîne de transmission dune génération à lautre. Les Candoshi nont pas un rituel matrimonial particulier, néanmoins les engagements sont solides et responsables. Les mariages entraînent des échanges de femmes entre familles. Ce sont les hommes qui négocient ces échanges. Ceux-ci pratiquent la polygamie par nécessité sociale ou pour survivre. Normalement, le jeune marié cultive les parcelles de son beau-père durant trois ans pour le servir et pour le remercier de lui avoir offert sa fille.
En dépit des demandes de la Coordination des Peuples Indigènes du Pérou (CORPI) pour que la zone soit déclarée en état durgence sanitaire, le problème de lhépatite B des Candoshi est constamment minimisé alors que, bien au contraire, de récentes études indiquent la nécessité dune action immédiate puisque 70 % de la population serait touchée dont plus de 1.500 bébés de moins dun an. Il suffirait de 4.500 doses de vaccins pour les immuniser.
Fidel Nanantay, leader indigène natif de San Lorenzo déclare : Au train actuel, il ny aura pas de solution rapide. Si lon nagit pas au plus vite, les Candoshi peuvent disparaître et sans eux comme gardiens de ce lac, les richesses du Rimachi seront exploitées sans vergogne. Son destin sera alors livré à la cupidité du colon, du politicien et du bûcheron qui sapproprieront et senrichiront du bois des forêts que les Candoshi préservent jalousement comme le firent leurs ancêtres.
Traduction Philippe HERRIAU, relu par Jean-Baptiste HITTA, Quito, janvier 2002
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