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Les Candoshi


“Les Candoshi, gardiens du lac le plus riche d'Amazonie Péruvienne"

Par Alejandro BALAGUER,
“Rumbos” numéro 27, 2001, Lima, Pérou






Au cœur du département verdoyant du Loreto, après avoir suivi les tourbillons du rio Pastaza, on atteint un lieu vierge de la forêt : le lac Rimachi, anciennement connu sous le nom de lac Rimachuma. Là, une ethnie guerrière, les Candoshi, apparentée aux Jivaros est la gardienne ancestrale de cet immense lac où des îles flottantes forment un labyrinthe de canaux et où des bancs de poissons typiques, dont des piranhas, en font la réserve aquatique la plus fabuleuse de la forêt amazonienne péruvienne.

Le rio Pastaza est un affluent du rio Marañon qui, lui même, se jette dans l’Amazone, le père des fleuves sud américains, le plus long, le plus puissant et le plus profond de la planète. Le lac Rimachi est le cœur de l’immense territoire de la nation Candoshi-Chapra d’une étendue de 15.000 Km2, entre 3 et 5 degrés de latitude sud et 76 et 78 degrés de latitude ouest, dans la forêt tropicale humide du piémont andin, forêt qui s’étend tout au long de l’Amazonie jusqu’à l’océan Atlantique.

Les Candoshi sont établis dans la province péruvienne de l’Amazonas, sur les berges des fleuves Huituyacu et Chuhuinda affluents du Pastaza : un endroit marécageux couvert de roseaux où quelques cultures occupent les rares parties hautes au climat chaud et pluvieux. Autour du lac Rimachi, la température est élevée toute l’année et la saison des pluies va d’avril à octobre. Sur ses berges, il est possible d’apercevoir des tapirs, des tortues aquatiques prenant le soleil sur un tronc d’arbre noyé sous une nuée de papillons et entourés de caïmans à l’affût de jeunes hérons.

Depuis 1744, quand la mission de Santo Tomé rapporta leur menace permanente à l’égard des Andoas, les Candoshi conservent une réputation de guerriers. Au fil des siècles, ils restèrent hostiles aux tribus voisines (Kichuas, Ashuar et Chapras) et développèrent de ce fait une société hermétique aux contacts extérieurs.




Actuellement, une F édération très organisée regroupe les Candoshi du Haut Pastaza afin de défendre leur droit exclusif de pêche sur le lac Rimachi - ou Musa Karusha -, rebaptisé ainsi en 1991 en l’honneur d’un guerrier héroïque des temps anciens dont la mémoire est perpétuée dans les foyers jusqu’à aujourd’hui. Selon leurs propres dires, les Candoshi ont été historiquement craints car ils avaient la coutume de couper et de réduire les têtes de leurs ennemis vaincus. Ils croyaient que la bravoure au combat était proportionnelle au nombre de têtes qu’ils avaient coupées. Si, à l’intérieur du groupe, tuer est considéré comme un mal parce que cela amène de la souffrance, venger un être cher, que cela soit par assassinat, meurtre au combat ou par sorcellerie, est encore toléré et gardé en haute mémoire durant des ans. Chaque famille reconnaît pour chef le plus ancien de ses membres. A l’intérieur d’un groupe, ce sont les hommes qui prennent les décisions vitales et chaque communauté est autonome. Ce peuple cultive quotidiennement sa mémoire collective en pratiquant la transmission orale. Ils parlent de manière expressive et forte. Quand il s’agit de débats publics, ils crient et gesticulent. Quand il s’agit d’un thème d’intérêt général, chacun s’exprime de manière à parvenir à un point de vue partagé. Par exemple, quand des voyageurs sont annoncés, ils doivent recevoir l’autorisation du chef (Apu) pour séjourner sur le territoire de la communauté ou pour y mener une quelconque activité. On se souvient de meurtres de visiteurs qui n’avaient pas reçus cette autorisation. Ils n’ont pas l’habitude de serrer la main, en revanche ils servent un verre de Masato (boisson à base de yucca fermenté, mastiqué et macéré) en guise de bienvenue. C’est la femme qui sert cette boisson, de même que c’est elle qui cultive, récolte, prépare et cuit le yucca dans une marmite recouverte de feuilles de bananier.


Pendant longtemps, - peut-être parce qu’ils avaient des coutumes communes comme l’usage de la sarbacane, le parement avec des plumes de toucan ou le mythe du boa Tsunk qui contrôle les turbulences des rivières et des gorges-, les Candoshi et les Jivaros ont été considérés comme faisant partie de la même famille. Aujourd’hui, diverses opinions questionnent ce lien.

Est-ce que les Candoshi descendent des Maynas ? Sont-ce les Wampis ou les Ashuars qui en sont les véritables descendants ? Ou bien sont-ce les échanges culturels séculaires qui finirent par les apparenter ? Il n’y a pas de réponses définitives quant aux origines des Candoshi. Toutefois, au-delà de ces interrogations, ils sont une des ethnies les plus pures des indiens d’Amazonie, ce monde sauvage de peuples qui se mélangent de plus en plus avec la venue des colons et de la “civilisation” qui corrompent leurs us et coutumes. Leur parler n’est pas un dialecte, mais une langue qui a sa propre structure grammaticale dans laquelle les suffixes et les préfixes ont bonne place.

La cosmovision des Candoshi divise leur monde en deux parties : le monde d’en haut où règne Apanalli et celui d’en bas où croissent la forêt, les montagnes et leur au-delà, mais aussi les plantes, les animaux, les esprits et les peuples de l’arc-en-ciel..




Ils ont préservé au cours des siècles, rationnellement mais avec un esprit combatif, les ressources naturelles du lac Rimachi. Mais ces deux milles natifs de la zone de ce lac doivent aujourd’hui faire face à une maladie contre laquelle ils ne peuvent rien faire sans aide extérieure.

Aujourd’hui, les Candoshi sont en danger de disparition : hépatites B et Delta les déciment et menacent de s’étendre aux populations du Haut Pastaza.

Également appelée hépatite noire, cette maladie se contracte essentiellement par les relations sexuelles et par les transfusions sanguines et les contaminés peuvent rester porteurs pendant des années.

Dans la communauté de Puerto Chingana, - une parmi les 28 qui se trouvent autour du lac, cachées dans les bois, à dix minutes par un sentier venant d’un embarcadère fait de troncs fichés dans la boue -, on a récemment recensé 15 cas d’hépatite B, soit 15 % de la population. Là, la petite Maria de 14 ans, enceinte de 5 mois, est contaminée. Et encore, selon le professeur bilingue (candoshi-espagnol) Alberto Sundi, une jeune native de 9 ans est nubile. Il est fréquent qu’à l’age de 12 ans les jeunes filles soient enceintes et mariées dès lors qu’elles ont reçu leurs enseignements traditionnels. Cette pratique propre à l’hermétique peuple Candoshi est une source permanente de contamination car cela crée une chaîne de transmission d’une génération à l’autre. Les Candoshi n’ont pas un rituel matrimonial particulier, néanmoins les engagements sont solides et responsables. Les mariages entraînent des échanges de femmes entre familles. Ce sont les hommes qui négocient ces échanges. Ceux-ci pratiquent la polygamie par nécessité sociale ou pour survivre. Normalement, le jeune marié cultive les parcelles de son beau-père durant trois ans pour le servir et pour le remercier de lui avoir offert sa fille.

En dépit des demandes de la Coordination des Peuples Indigènes du Pérou (CORPI) pour que la zone soit déclarée en état d’urgence sanitaire, le problème de l’hépatite B des Candoshi est constamment minimisé alors que, bien au contraire, de récentes études indiquent la nécessité d’une action immédiate puisque 70 % de la population serait touchée dont plus de 1.500 bébés de moins d’un an. Il suffirait de 4.500 doses de vaccins pour les immuniser.

Fidel Nanantay, leader indigène natif de San Lorenzo déclare : “Au train actuel, il n’y aura pas de solution rapide. Si l’on n’agit pas au plus vite, les Candoshi peuvent disparaître et sans eux comme gardiens de ce lac, les richesses du Rimachi seront exploitées sans vergogne. Son destin sera alors livré à la cupidité du colon, du politicien et du bûcheron qui s’approprieront et s’enrichiront du bois des forêts que les Candoshi préservent jalousement comme le firent leurs ancêtres”.




Traduction Philippe HERRIAU, relu par Jean-Baptiste HITTA, Quito, janvier 2002




Les Candoshi selon Tessman


Dans son ouvrage “
DIE INDIANER NORDOST-PERU” (Traduit en espagnol et édité par Abya-Yala, Quito, 1998, sous le titre “Los Indigenas del Peru Nororiental”) publié à Hambourg en 1930, l’ethnologue allemand Günter Tessmann donne une description des Candoshi dont voici quelques extraits traduits de l’espagnol




- les Murato (la branche principale des Candoshi, l’autre s’appelant les Shapra) réside sur le Rio Pastaza moyen et inférieur, sur ses affluents et jusqu’au Rio Tigre.

- Les Murato sont quelques milliers et les Shapra quelques centaines. Ils sont encore “sauvages”.

- Ils ne se peignent pas la peau, ne se liment pas les dents mais se les noircissent.

- Les Candoshi vivent essentiellement de la pêche mais aussi, un peu, de la chasse.

- Ils ne consomment ni la coca, ni l’ayahuasca hors les cérémonies rituelles.

- Les Murato ne se font pas la guerre entre-eux, mais peuvent la faire contre les Shapra. Ils tuent à l’aide de lances, obtenues par échanges de biens, auprès des Shapra.

- Ils ne réduisent pas les têtes.

- Ils n’ont pas de tambours pour émettre des signaux. En revanche, ils utilisent un arc musical pour accompagner certains rites.

- Seuls les hommes pratiquent la sorcellerie. Le sorcier peut tuer ou soigner. Il recherche si les causes d’une mort sont naturelles ou sont l’effet d’un ensorcellement. Le désensorcellement nécessite un sorcier et la prise d’ayahuasca. Le sorcier doit, via un oiseau imaginaire, envoyer une flèche à l’auteur de l’envoûtement de manière à réduire son action maléfique.




- Ni les hommes, ni les femmes ne subissent de mutilations sexuelles.

- Lors de la première menstruation, la jeune femme doit s’isoler durant une semaine mais cela ne donne lieu à aucune cérémonie.

- Le chef décide quand débutent les travaux agricoles et dirige la guerre.

- Il n’y a pas d’homicide entre Candoshi sauf en cas d’adultère. Auquel cas, c’est le groupe qui tue l’homme coupable.

- Les Candoshi n’ont pas de mot pour saluer ou pour remercier.

- L’onanisme ou l’homosexualité n’existent pas chez les Candoshi. Il y a des hommes célibataires mais pas de prostitution.

- C’est l’homme qui, vers 20 ans, demande à son futur beau-père la main de sa fille, généralement bien plus jeune. En échange, il sème et cultive deux fois le champ de son beau-père. Il existe de rare cas de polygamie.

- La femme accouche à l’écart du village. Si des jumeaux naissent, le plus faible ou le plus laid est tué.

- Après une année, les morts sont déterrés de leur tombe provisoire et les os sont fermentés pour fabriquer du masato (boisson indienne) puis ré-enterrés sous le lit du parent le plus proche du mort.

- Pour avoir un caractère proche de celui des Jivaro (agressif et rebelle), les Candoshi sont restés à l’écart de la civilisation occidentale.



Traduction et sélection par Philippe HERRIAU pour l’expédition Carishina, Quito, février 2002.