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Ayahuasca




Ce breuvage millénaire utilisé par de nombreuses ethnies d’Amazonie suscite un intérêt de plus en plus grand en Occident.
Il est employé lors de cérémonies ou isolément par les shamans pour deux raisons essentielles : accéder à une certaine connaissance destinée à mieux comprendre son environnement, en particulier pour une meilleure efficacité dans la chasse, et diagnostiquer des maladies qui n’ont pu être soignées par un remède commun
(1).

Sa composition varie selon les pratiques locales mais inclut au minimum la liane banisteriopsis caapi, aussi appelée ayahuasca signifiant en quechua « vigne des morts » et qui donne son nom à la boisson. Celle-ci apporte des alcaloïdes (harmine, harmaline, d-tetrahydroharmine) qui inhiberont l’action des enzymes de monoaminoxydase de l’estomac permettant ainsi à la dimethyltryptamine (DMT) que doit renfermer l’extrait d’une autre plante de passer dans le sang et d’atteindre les cellules neuronales provoquant ainsi l’état hallucinatoire.

Au-delà du mécanisme chimique, dont la seule connaissance par ces populations indigènes est une énigme en soi
(2), de nombreux ethnologues et autres spécialistes se sont penchés sur le rôle de la prise d’ayahuasca dans les sociétés indigènes. Cela rejoint toutes les études faites sur d’autres expériences de modification de la conscience grâce à divers procédés qui vont de danses menant à la transe à la méditation en passant par l’ingestion de substances agissant sur la perception.
Pour autant l’intérêt des chercheurs se porte sur un autre aspect que celui du folklore des substances hallucinogènes, mais plutôt sur son efficacité dans les domaines cités.




En effet on a constaté tout d’abord que la connaissance par les indigènes de l’environnement le plus riche de la planète
(3) ne peut être due uniquement à des expériences empiriques. Par ailleurs le diagnostic porté par certains shamans est d’une précision tout à fait surprenante (4). Son efficacité peut être attribuée en partie à un effet placebo (5) comme cela l’est dans toutes les pratiques médicales. On peut aussi invoquer l’accumulation d’un savoir sur plusieurs générations (6) ou la propriété structurante de l’ayahuasca qui permetrait au patient d’ordonner et de rendre intelligible son mal et par la suite d’y apporter une solution (7). Mais cela ne semble pas suffire pour appréhender cette pratique complexe.

Des tentatives d’explication plus élaborées ont été apportées mais elles lancent des pistes qui ne satisfont pas la raison scientifique. On pourra citer comme exemple celles basées sur l’existence d’émissions radioélectriques de très faible puissance entre cellules
(8), que les shamans seraient capables de percevoir et d’interpréter. A noter que les expériences sous ayahuasca correspondent en termes neurophysiologiques à un état de vigilance plutôt qu’à un classique état hallucinatoire (9).

D’un autre côté, la plupart des analyses ethnologiques jusqu’aux années 60 ont évacué le problème en l’associant aux pratiques d’un folklore déclinant ou en le reléguant dans le monde des rêves où l’irrationnel s’oppose à la science rationnelle
(10). Levi-Strauss a inauguré une nouvelle ère en ce domaine en faisant un parallèle entre le psychanaliste et le shaman psychothérapeute. Depuis on a pris en compte les explications des shamans eux-mêmes en supposant que leur langage imagé ne signifiait pas pour autant qu’il ne contenait aucun élément digne d’intérêt.

Qui a fait l’expérience de ce breuvage ou simplement lu le compte-rendu des ethnologues de plus en plus nombreux à se rendre en Amazonie pour étudier ces populations ne peut de toutes façons se satisfaire d’aucune de ces explications. L’une se trouve dans une impasse et l’autre n’a pas encore apporté d’éléments recevables par la science, tout au plus une approche intuitive.




William WADOUX pour l´Expédition Carishina, Quito, février 2002.



(1) L’anthropologue américaine Janet Siskind cite le cas des shamans Sharanahua du Pérou qui apprécient la pénicilline et certains antibiotiques allégeant ainsi leur travail.

(2) La découverte de la bonne combinaison de plantes interagissant dans le breuvage est difficilement explicable par des expérimentations au hasard (à l’image d’un Paracelse ou d’un Flemming pour la pénicilline). Plutarco Naranjo (1986) a réuni en Equateur de nombreuses preuves archéologiques indiquant un usage de l’ayahuasca depuis près de 5000 ans par les peuples amazoniens. L’origine de cette connaissance pose donc un problème et n’offre une approche que dans les récits mythologiques de ces peuples.

(3) 74% des remèdes ou des drogues d’origine végétale utilisés dans la pharmacopée moderne ont été découverts en premier lieu par les sociétés « traditionnelles ». A ce jour, moins de 2% de toutes les espèces végétales ont subi des tests scientifiques complets en laboratoire. La grande majorité des 98% restants se trouvent dans les forêtes tropicales. L’Amazonie contient plus de la moitié de toutes les variétés de plantes du monde. Cf. « Le Serpent Cosmique » de Jeremy Narby.

(4) De nombreux exemples sont éparpillés dans la littérature ethnologique. On pourra citer Patrick Deshayes, ethnologue au CNRS.

(5) Marlene Dobkin de Rios écarte cet effet comme seule origine du succès des diagnostics et prescriptions faites par le shaman. Cf. « Visionary Vine : Psychedelic healing in the Peruvian Amazon » (1972).

(6) Bien que cela se perpétue même dans les bidonvilles entourant des villes comme Iquitos.

(7) Voir Levi-Strauss, L´efficacité symbolique, 1949, dans "Anthropologie structurale", 1958.

(8) Jeremy Narby (Le Serpent Cosmique).

(9) en raison de la disparition d’ondes alpha sur les relevés EEG même lorsque le sujet a les yeux clos. Voir Claudio Naranjo cité dans « Hallucinogènes et chamanisme » de Michael Harner.

(10) On citera le cas extrême de l’anthropologue Georges Devereux qui « affirme donc que le chaman est psychologiquement malade ».