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Noces en noir et blanc


Par Alain LARAQUE, publié en espagnol dans la “Fiche d’actualité scientifique” de l’Institut de Recherche et de Développement (I.R.D.) de Quito, nº 167 de septembre 2000.






Au Brésil, les eaux "noires" du Rio Negro s’unissent aux eaux "blanches" du Rio Solimões pour former le fleuve Amazone. Des hydrologues de l’IRD viennent de découvrir la dynamique de cette surprenante "rencontre des eaux".

Si un jour, vous remontez l’Amazone, vous vous étonnerez peut-être de voir, à l’approche de Manaus, une séparation nette entre des eaux beiges et des eaux noires. Juste en aval de cette ville, les rios Negro et Solimões, aux couleurs différentes, se rencontrent pour constituer le fleuve Amazone. Les eaux « noires » du Negro, chargées de matières organiques, proviennent des Andes, tandis que les « eaux blanches » du Solimões, riches en sédiments, ont drainé une partie du bouclier guyanais puis la plaine forestière amazonienne.

Le premier témoignage de ce phénomène, appelé " rencontre des eaux ", remonte à 1542 ; il est attribué au frère dominicain Gaspar de Carjaval, chroniqueur de l’expédition exploratoire de Francisco de Orellana sur l’Amazone. " À l’époque, et jusqu’à récemment, on pensait que les eaux "noires" du Rio Negro et "blanches" du Rio Solimões coulaient l’une à côté de l’autre sur plusieurs dizaines de kilomètres sans se mélanger ", précise Alain Laraque, hydrologue à l’IRD, qui étudie la jonction des deux rivières aux caractéristiques bien différentes. Cette recherche, réalisée dans le cadre du programme HiBAm (Hydrologie et géochimie du bassin amazonien), est la première étude approfondie sur le sujet. " En fait, nous avons montré que le Solimões glisse sous le Negro jusqu’à homogénéisation complète des eaux à une centaine de kilomètres de la rencontre.”

Pour comprendre la dynamique du mélange de façon précise, une campagne de mesures et de prélèvements a été menée sur une trentaine de kilomètres après la rencontre. Les scientifiques ont utilisé un courantomètre à effet Doppler (ADCP : Acoustic Doppler Current Profiler) couplé à une sonde CTD (conductivité, température, profondeur). La méthode se révèle assez simple : un signal acoustique est envoyé au droit du bateau vers le fond du cours d’eau. Il est retransmis à l’appareil par écho avec ses caractéristiques modifiées, en fonction de la profondeur, de la vitesse et de la direction de l’eau, ou encore de la quantité et de la composition des matières en suspension. " Le Solimões est à la fois plus dense, plus rapide et plus puissant que le Negro, ce qui explique qu’il aille se loger sous celui-ci. Le mélange s’effectue en deux temps : une phase rapide suivie d’une plus lente. Le brassage provoqué par la turbulence de la rencontre facilite un premier mélange partiel : en seulement quatre heures et après avoir parcouru une douzaine de kilomètres, les eaux du Negro sont affectées par celles du Solimões. Il faut cependant attendre plus de trente heures et une distance d’une centaine de kilomètres pour que le mélange soit total. " poursuit le chercheur. Pourquoi une telle lenteur ? Elle est attribuée à l’arrivée, à la fois sur les rives gauche et droite du cours de l’Amazone nouvellement formé, de plusieurs rios, venant perturber le déroulement du mélange.

"Les pêcheurs de la région, qui ont bien compris le phénomène, ont appris à en tirer parti. Lorsqu’ils pêchent sur la partie gauche de l’Amazone, encore marquée par les eaux du Negro, leurs filets sont toujours lancés en profondeur, pour puiser dans les eaux du Solimões. Celles-ci s’avèrent bien plus riches en poissons du fait de leur teneur élevée en matières en
suspension et donc en nutriments."



Alain LARAQUE, I.R.D. (Institut de Recherche pour le Développement), Quito.